Résumé
Sous le prétexte de la décolonisation ou de la libération nationale, des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud ont pris les armes dans le but de chasser les colons, mais pour quels résultats ?
Les occupants sont peut-être partis, mais ce qui constitue la véritable occupation est restée, à savoir : les biens et services produits par l’impérialisme, et qui s’imposent aux peuples dominés. Ce qui domine les peuples, ce ne sont pas les individus, mais ces chaussures, vêtements, voitures, et autres bien qui sont produits au sein d’autres espaces civiques et qui échouent dans d’autres espaces civiques.
C’est la logique des comptoirs commerciaux. Ce n’est pas en prenant les armes qu’on sort de cette logique, mais c’est en capacitant chaque agent civique ; c’est en le dotant d’un pouvoir civique grâce auquel il entre en conflit civique avec les forces d’occupation civique. C’est grâce à ce pouvoir qu’il pourra remplacer le riz, le lait, la farine, l’huile, les chaussures, les vêtements des autres, ceux venus d’ailleurs par la production locale, grâces aux pouvoirs civiques dont il dispose. C’est ce pouvoir qui libère, et non les armes et les slogans hostiles contre les autres peuples.
C’est grâces aux devoirs accomplis au profit de la collectivité, c’est-à-dire, grâce au travail de soi pour soi que les peuples se libèrent et s’émancipent ; c’est grâce à leur travail qu’ils se libèrent.
Mots-clefs
“Proto-nations” – pouvoir civique – libération nationale – agent civique – habileté – capabilité – aptitude – expertise – identité civique – consommation civique – force d’occupation civique – inadaptation civique – conflit civique – langage civique – espace civique – dialogue civique – déficit civique.
ARTICLE 2
Vouloir est une chose, pouvoir en est une autre ; on a d’un côté le besoin ou l’envie, et de l’autre la capacité de le satisfaire. Il existe deux types de société au monde, celles qui ne savent que vouloir, et de l’autre, celles qui revendiquent la capacité de produire ce dont elles ont besoin, c’est-à-dire qu’elles ne font pas que vouloir. Elles ont le pouvoir d’obtenir ce qu’elles veulent.
On dit de ces sociétés qu’elles sont industrialisées, des nations accomplies ; et des autres, qu’elles demeurent des nations au rabais, des ‘’proto-nations’’ ou nations non abouties, des peuples dont le vouloir n’est pas égale au pouvoir. Ces nations ne disposent pas de ce pouvoir qui permet de faire la jonction entre le vouloir et le pouvoir.
Alors, comment allier vouloir et pouvoir, car sans pouvoir civique, le pouvoir des pouvoirs, on demeure une nation en état de “siège civique”, écartelée par les forces d’occupation civique. Comment en sortir, mieux, comment aller à la conquête du pouvoir civique, unique gage de la libération nationale ?
Nous avons tous une idée de ce qu’est le pouvoir, car tout le monde où qu’il soit, revendique une parcelle de pouvoir. Mais, le pouvoir civique, le pouvoir des pouvoirs, que peut-il bien être ? Pour la bonne compréhension de notre propos, il serait fort intéressant de dire ce que le Réseau de Construction du Lien Civique entend par pouvoir civique ; et c’est après ceci que nous pourrions définir la notion de libération.
Le pouvoir civique
Dans l’article intitulé : Les multiples visages de l’incivisme, nous avons pris le soin de renvoyer le civisme au travail, c’est-à-dire, nous avons rappelé que travail et civisme ne font qu’un. Si le pouvoir est reconnu comme étant une capacité, le pouvoir civique se résumerait au pouvoir du travail, à la capacité qu’a le travail de transformer les vies et les collectivités.
Le pouvoir renvoie à la capacité, celle-ci implique une idée de mandat ou d’autorisation. Celui ou celle qui dispose d‘un pouvoir a l’autorisation ou le mandat de l’exercer, et ce mandat lui est reconnu par tous. Dans une circonscription administrative donnée, le sous-préfet, principale autorité administrative, dispose du mandat de mettre hors d’état de nuire tout fauteur de trouble : on parle alors de la détention administrative. Il est capable de le faire, il dispose de ce pouvoir, il a le droit de l’exercer dès que les circonstances l’exigent.
Le charpentier qui maitrise son art dispose aussi d’un pouvoir, celui-ci lui est conféré par sa technicité, il a le mandat qui lui permet d’exercer son art au sein de la collectivité. Partout où il y a un besoin de cet ordre, on fait appel à lui, c’est-à-dire à cette technicité qui est son pouvoir. Sa technicité est une capacité qui lui permet d’exercer, d’intervenir là où il faut le moment venu.
Ce que le charpentier fait ou sait faire lorsqu’il s’agit de son secteur d’activité, le maçon, le cordonnier, l’ingénieur, l’infirmier, le médecin et bien d’autres le font dans leurs domaines respectifs. Ils sont des solutions à un ensemble de problèmes qui se posent au sein de la collectivité. C’est à eux de les résoudre. C’est grâce à l’accomplissement de leurs devoirs au profit de la collectivité qu’ils le font.
Le pouvoir civique peut donc être défini comme l’ensemble des habiletés, capabilités, aptitudes, savoir-faire ou expertises dont disposent les agents civiques, et qui leur permettent d’intervenir au sein de la collectivité. Le savoir-faire de l’agent civique et son expertise sont des pouvoirs l’aidant à participer à la transformation de la collectivité et à la quête de l’épanouissement de celle-ci. On est agent civique parce qu’on dispose d’un pouvoir civique ou des pouvoirs civiques permettant de participer à la construction de l’autonomie et de la souveraineté nationales.
Au sein d’une nation civique, il n’existe pas de notion de citoyen, on lui préfère celle d’agent civique. Pendant que le citoyen revendique ses droits, l’agent civique met son pouvoir civique au service de la collectivité afin de participer à son rayonnement. Par l’accomplissement de ses devoirs au profit de la collectivité, il rend la jouissance des droits possible pour lui, et pour tous les autres membres de la collectivité.
Il est important de souligner que tout pouvoir n’est pas civique, il ne suffit pas de disposer d’une capabilité ou d’une expertise pour disposer d’un pouvoir civique. Le pouvoir d’un agent ne devient civique que lorsqu’il exerce au profit de la collectivité, en participant à son épanouissement, sa libération et son émancipation.
Le médecin installé en clientèle privée exerçant son art pour des motivations financières, ne dispose pas d’un pouvoir civique, car son travail ne s’exerce pas en faveur de la collectivité, mais pour sa satisfaction personnelle. Il faut qu’il y ait une rencontre entre le savoir-faire des uns et des autres, avec les besoins d’émancipation de la collectivité et de ses membres pour qu’on parlât de pouvoir civique.
En fin de compte, le pouvoir civique est la capacité qu’ont les agents civiques, grâce à leurs capabilités, habiletés, aptitudes, de participer à la transformation quantitatives et qualitatives de leur collectivité. C’est pour cette raison qu’on dit du pouvoir civique, qu’il est le pouvoir des pouvoirs, le seul pouvoir qui ne soumet pas, qui ne domine pas, mais qui se contente de transformer la collectivité et ses membres. C’est le pouvoir du travail exercé au profit de la collectivité.
La libération
Lorsqu’on parle de libération, on ne peut s’empêcher de penser au monde carcéral, c’est-à-dire à la prison. Au-delà des privations, il y a cette idée de chaînes. Le prisonnier est u individu à qui on a privé toutes les libertés, et à qui l’on ne reconnait presque jamais de droits. On fait généralement allusion au besoin d’humanisation des prisons, le simple fait de le dire revient à reconnaître que dans cet univers, il n’y a pas de place pour les droits.
Libérer revient à lever les chaînes, à les ôter, afin que le prisonnier d’hier recouvre son droit de jouissance. En parlant de droit de jouissance, nous faisons allusion aux droit de l’Homme pour signifier que ceux-ci ne sont que des titres de jouissances, et qu’on en jouit que là où ils existent. Pour qu’il y ait jouissance, il faut que les droits existent.
Saurait-on parler de droit à la santé là où n’existe aucun centre de santé ou aucun hôpital ? Si le titre de jouissance n’existe pas, pourrait-on jouir ? Comment évoquer le droit à l’éducation, là où il n’existe pas assez d’établissements pour scolariser les enfants ? En Afrique, on s’amuse à évoquer le droit à l’emploi et au logement, là où on est convaincu qu’il n’existe ni industrie pour employer les jeunes, ni logements sociaux en faveur des démunis.
Il s’agit dans cette perspective, en revenant à la notion de libération, de se poser la question suivante : de quelle libération est-il question ? S’en interroger revient à analyser les conditions de cette libération, et surtout, ce qu’elle implique.
L’exigence de libération implique une idée d’incarcération, mais celle-ci n’a rien de physique, car il n’existe aucune prison au monde là où on peut incarcérer tout un peuple. Mais il faut reconnaitre, que s’agissant de la production des sociétés humaines, il existe un ensemble d’atteintes à la souveraineté de certaines nations fragiles. Ces atteintes sont de plusieurs natures, elles sont culturelles, politiques, diplomatiques, économiques, et mêmes symboliques.
C’est dire que ces sociétés, voire ces nations, se voient privées de toute jouissance culturelle autochtone, tout leur étant imposé. Leur culture n’est pas reconnu, encore moins l’idée qu’elles ont des échanges, et de leur visions de l’organisation sociale. Ces nations vivent par procuration, reléguées qu’elles sont au rang de comptoirs commerciaux. Elles existent en tant que dépotoir où viennent s’entasser les biens marchands et culturels des pays dits industrialisés.
Aucune compétence ne leur est reconnue, comme dit Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, ils n’ont pas inventé la boussole, ni la poudre car, on leur nie la capacité d’inventer. Sur le plan symbolique, elles n’ont pas d’existence, car les grands peuples, les vrais, existent à partir de leur “identité civique”. Les peuples n’existent plus en tant que communautés humaines, mais grâce à l’idée qu’ils ont de créativité et à la capacité qu’on leur reconnait de dialoguer avec la science, la technique et la technologie. C’est grâce à BOEING, AIRBUS, et bien d’autres inventions que ces entités s’imposent, elles n’ont plus besoin de prendre des armes pour s’autodétruire, cette guerre es désormais symbolique, elle se joue désormais sur le terrain de l’inventivité.
La guerre des étoiles a recommencé, et la course vers l’espace est vue comme l’un des moyens les plus sûrs d’affirmer son inventivité et sa créativité. Toutes les nations se disant grandes, nations industrielles, se livrent à cette course. Il faut s’y inscrire si l’on veut susciter un quelconque intérêt.
Se libérer pour les peuples oubliés, c’est rompre les chaînes de la dépendance en affirmant sa culture, en traçant son propre sillon sur les plans économiques, politiques, diplomatiques et culturelles. En fait, il s’agit de se penser de manière autonome en créant pourquoi pas sa propre identité économique, ressuscitant ainsi les anciennes formes d’organisation sociale, tout en les réinventant.
La pire des privations pour un peuple, c’est la négation de sa culture ; priver un peuple de la pleine jouissance de sa culture, revient à le condamner à l’oubli. Lorsqu’on parle de langues nationales en Afrique, on les qualifie de patois, c’est-à-dire de parler barbares qui n’ont pas droit de cité. Entre temps, quelles sont les langues qui trônent comme langues nationales imposées à tous ? Le français, l’anglais, et depuis un certain temps, le chinois s’est invité dans les écoles.
Briser les chaînes de la servitudes veut dire penser par soi-même, penser un modèle de consommation civique impliquant la nécessité de produire l’essentiel de ce qu’on consomme, et de donner la priorité à la production locale. Il s’agit d’encourager l’identité civique locale, le “made in Cameroun by Cameroonians”. Cette identité civique, on doit en faire une priorité nationale, une religion nationale car c’est grâce à elle qu’une nation sort du siège civique en renversant toutes les forces d’occupation civique. Pour un peuple, la libération ne s’obtient qu’après avoir gagné le combat contre les forces d’occupation civique.
Savoir identifier ses geôliers
Dans toute confrontation, la bonne stratégie commande que l’on commençât par identifier l’ennemi ou les ennemis. Qui sont les ennemis ? On ferait une erreur stratégique en allant au front sans savoir qui combattre. Avant toute opposition, avant toute confrontation, la meilleure stratégie consiste à identifier son ennemi ou ses ennemis, et c’est une fois identifié qu’on entre dans la phase d’élaboration de la stratégie.
Le sport moderne en général et le football en particulier n’échappent pas à cette logique, les équipes les mieux loties prennent sur elles d’organiser des missions avancées, afin d’aller explorer les stratégies et plans de jeu de leurs adversaires. Ce n’est qu’après cette phase ou cette séquence qu’ils mettent sur pied leurs stratégies.
Qu’est-ce qui entravent l’émancipation et la libération des nations africaines ? La réponse est toute trouvée, il s’agit des forces d’occupation civique. Mais, ces forces, quelles sont-elles et comment s’organisent-elles ?
Parlant de ces forces, on les classera en deux catégories : il y a les forces d’occupation civique endogènes, et les forces d’occupation civique exogènes. Il faut souligner que les premières c’est-à-dire les forces d’occupation civique endogènes sont plus pernicieuses et plus dangereuses que les dernières.
Les forces d’occupation civique endogènes
Avant de les énumérer, permettez-nous de définir la notion de force d’occupation civique. Pour mieux cerner cette notion, il est judicieux de revenir au civisme, c’est-à-dire au devoir, à l’accomplissement par l’agent civique de ses devoirs en faveur de la collectivité. Au sein d’une collectivité, et entre les agents civiques, il existe un dialogue civique qui n’est autre que le langage des différentes habiletés et aptitudes des agents civiques.
Les agents civiques ne bavardent pas, ils communiquent à travers le langage civique, un langage expressif, commandé par les biens et services que leur travail produit. Le langage d’u menuisier se résume à l’œuvre d’art qu’il produit, et au sein de la collectivité, chaque agent civique s’exprime grâce à ses œuvres, et c’est cette production qui lui permet d’entrer en dialogue avec les autres agents civiques. C’est grâce à ce dialogue que la collectivité s’épanouit et se transforme qualitativement et quantitativement.
Au sein d’une collectivité, il n’est question que du travail, voire des devoirs, et c’est grâce à ces devoirs que les peuples dialoguent. Ce dialogue n’est pas neutre, il cache des rapports de forces. Le temps où les peuples assujettissaient les peuples militairement les autres semble révolu, aujourd’hui, le rapport de forces est en faveur des peuples qui dominent les autres grâce aux biens qu’ils produisent et qu’ils leur imposent.
Le paysan Thaïlandais s’impose au Cameroun grâce au riz qu’il produit, et c’est son bin qui asservi les Camerounais, car e riz st la conséquence d’un ensemble de devoirs, des devoirs qui échappent aux Camerounais. Le riz thaïlandais est une force d’occupation civique car il s’impose, voire impose sa loi dans un espace d’expression civique qui n’est pas le sien. Lorsqu’il faut parler de devoir, ce sont les devoirs qu’impose la production de ce riz qui se font entendre.
Ce riz occupe un espace de production qui n’est pas le sien, on ne devrait pas le retrouver au sein de cet espace civique, un espace civique propre aux paysans Camerounais. Faute d’accomplir leurs devoirs au profit de leur espace civique, d’autres viennent y imposer leur travail.
Maintenant que nous avons déjà une idée sur les forces d’occupation civiques, on peut parler des ennemis endogènes pour dire qu’ils ne sont rien d’autres que des oisifs civiques mieux, des inadaptés civiques se détournant de l’espace civique. Les paresseux, les voleurs, les corrompus, les corrupteurs et autres détourneurs des deniers publics font partie de ces espèces qui compromettent l’épanouissement de la collectivité.
Ils sont les complices des paysans Thaïlandais, Ukrainiens, Indiens, Pakistanais, Chinois, et tous les autres qui viennent assiéger un espace civique qui n’est pas le leur. Si ces ennemis avaient eu à cœur d’accomplir leurs devoirs ou d’éviter de spolier la nation, des forces d’occupation civique n‘auraient pas existé.
Au sein d’une nation qui se veut civique, l’ennemi à combattre, mieux, les ennemis à combattre sont ces complices des paysans thaïlandais, chinois et autres. L’ennemi, c’est également ce gestionnaire qui profite de sa position pour voler, ou le haut-commis de l’Etat ayant le don de ne promouvoir que des incompétents à des postes stratégiques. Il n’y a pas de place pour les inadaptés civiques au sein d’un espace de production civique.
Les ennemis de l’extérieur
Contrairement au sens commun, l’ennemi n’est jamais celui qu’on croit, ou celui que la vieille rhétorique révolutionnaire nous impose, une rhétorique déjà dépassée. L’ennemi est loin d’être la France, ou une autre puissance économique. L’ennemi n’est rien d’autre que ces biens et services qui nous viennent d’ailleurs, qui sont produits au sein d’un espace civique exogène, échouant au sein d’un autre espace peu productif.
Ce sont les chaussures et les vêtements produits ailleurs, en Italie ou en Allemagne qui nous enchaînent et nous gardent dans la dépendance. C’est contre ces biens et services que nous devons nous libérer. Ce qui nous enchaine, c’est le riz des autres, leur blé, leur farine, leur lait, leur poisson, leur cosmétique, leurs entreprises de travaux publics, leurs industries et laboratoires qui nous envahissent. A peine achète-t-on un comprimé de paracétamol que l’on découvre l’inscription suivante : fabriquée en France, en Inde ou en Suisse, par tel ou tel laboratoire. Il n’y a qu’à voir les entreprises qui gagnent les marchés de construction des routes, autoroutes et complexes sportifs ? Les cinq doigts de la main suffisent à identifier les entreprises locales parmi cette pléthore d’entreprises.
Alors, est-ce la France, l’Angleterre, la Chine ou les USA qui font problème ? Non, c’est le savoir-faire et les expertises des autres qui font autorité, et qui s’imposent au sein d’un espace vacant : on parle alors de vacance civique. Les forces d’occupation civique s’imposent au sein des espaces civiques vacants, là où les locataires civiques sont peu habiles, ou qu’ils ne disposent d’aucun pouvoir civique.
Il serait enrichissant de parler des espaces civiques autochtones, et des espaces civiques allogènes, afin de souligner la récurrence des conflits civiques traversant les différentes entités. Il y a conflit civique lorsque les produits des devoirs exogènes se heurtent ou entrent en conflit avec les produits des devoirs endogènes. Le conflit civique naît du fait que le riz thaïlandais et autre trouvent une concurrence sur le marché camerounais, ils se battent à vouloir assujettir la production locale.
Il n’est pas question que du riz, de la farine, du blé, des chaussures, des voitures, des produits pharmaceutiques et des autres biens, il est également question des modes de pensée et même des utopies… Lorsque l’espace civique autochtone oppose une résistance aux devoirs d’ailleurs, il a possibilité de conflit civique.
Entre les différents espaces civiques, la guerre commerciale se situe au niveau des devoirs traduits en langage civique. Mais dès qu’un espace est défaillant, ou qu’il y a vacance civique au sein d’un espace civique allogène, il existe des possibilités de conflit civique, car l’espace civique défaillant est assailli par les biens et services provenant des espaces civiques allogènes : on parlera alors d’occupation civique ou d’état de siège civique, car l’espace civique endogène est pris d’assaut par les forces d’occupation civique exogènes.
Le processus de rupture des chaines civiques, c’est-à-dire les chaînes avec lesquelles on se lie soi-même par le refus de travailler, ne tombent que lorsque les uns et les autres prennent conscience qu’ils sont en esclavage. Cet esclavage tient généralement du fait que les devoirs, mieux l’ensemble des devoirs censés participer au dialogue civique ne sont pas accomplis, et que la collectivité ne s’est pas organisée de manière à constituer des forces civiques ou une armée du civisme.
Or, pour rompre les chaînes de la dépendance civique et mettre hors de l’espace civique local les forces d’occupation civique, il faut entrer en conflit civique contre elles. Ceci suppose que tous les biens et services provenant d’ailleurs ne trouvent plus de place au sein de l’espace civique autochtone.
Il n’est pas question de les expulser par un décret, mais en utilisant des formes d’expression civique adéquates, c’est-à-dire en produisant en qualité et en quantité localement ce qui nous est imposé, et qui occupe notre espace civique de production.
Le processus de libération passe par l’acquisition des pouvoirs civiques. Nous avons souligné plus haut que le pouvoir civique est l’habileté, la capabilité, l’aptitude, ou les savoir-faire permettant à l’agent civique de participer au dialogue civique. Chaque agent civique doit de ce fait disposer d’un pouvoir, et c’est celui-ci qui le rend capable d’accomplir ses devoirs au service de sa collectivité.
Lorsqu’un individu quelconque ou un agent civique dispose d’un savoir-faire, celui-ci l’aide à se prendre en charge et de participer aux charges de la collectivité ; plus important encore, ce savoir-faire est transmissible, il le parage aux autres membres du corps social, leur permettant par la même occasion de devenir aussi des agents civiques.
Dans tous les domaines de la vie sociale, il s’agit de capaciter les jeunes, leur conférant des compétences pouvant les aider à occuper l’espace civique, et à résorber tous les déficits civiques possibles. Il faut disposer des ingénieurs capables de forer les hydrocarbures et de les exploiter par eux-mêmes ; il faut s’atteler à la formation d’un nouveau type d’ingénieurs, de ces techniciens capables par les pouvoirs civiques dont ils disposent de bâtir et de concevoir tout ce dont nous avons besoin localement.
La vraie libération
On a assisté un peu partout dans le monde aux fameuses guerres de libération nationales, et l’Afrique n’est pas restée à l’écart. Sous le prétexte de la décolonisation, des peuples ont pris des armes et ont perpétré des massacres que nul ne peut justifier aujourd’hui. Mais curieusement, pendant qu’on se vantait d’avoir chassé l’occupant, on importait sa farine, son blé, on était saturé par tout ce qu’il produisait0. Pour nous vêtir, nous chausse, nous déplacer, on ne comptait que sur lui.
En fin de compte, quel occupant avons-nous chassé ? La vraie libération n’a rien à voir avec des slogans hostiles à tel ou tel Etat, elle consiste à se prendre en main soi-même, en occupant son espace civique par les biens et services produits par l’accomplissement des devoirs civiques de chaque agent en faveur de la collectivité.
C’est parce qu’on occupe l’espace civique par les produits autochtones : autoroutes, routes, échangeurs, aéroport, avions, produits pharmaceutiques, voitures, chaussures, vêtements, riz, farine, blé, lait… qu’on chasse l’occupant. C’s parce qu’o a rendu possible l’émergence d’une génération civique dotée de l’esprit camerounais, qu’on chasse l’occupant hors de notre espace civique.
La vraie libération est civique, elle n’a besoin d’arme ou d’un quelconque bain de sang ; elle a juste besoin d’agents civiques capacités, disposant chacun des pouvoirs civiques grâce auxquels ils participent à l’épanouissement de la collectivité. L’agent civique n’a pas besoin d’un fusil, il attend qu’on active un ensemble de compétences, et c’est ces dernières qui lui permettront de participer non seulement à son propre épanouissement, mais aussi à celui de toute la collectivité.
On ne fabrique pas une chaise avec un fusil, tout comme on ne produit pas les riz ou le blé avec des drones. Ce dont on a besoin pour la libération ce sont ces compétences pratiques qui se transforment en pouvoir civiques, concourant ainsi au plein épanouissement de l’agent civique et de toute la collectivité.
Ce dont on a besoin, c’est d’une éducation capable d’assurer à chaque enfant l’acquisition d’une compétence, d’un pouvoir civique grâce auquel il participe autant que les autres au dialogue civique. Cette éducation nouvelle dont parle l’auteur dans l’un de ses ouvrages consiste à aider chaque enfant et chaque jeune à développer un langage civique afin qu’il soit capable de produire un extrant participant à sécuriser l’espace civique. Ce n’est qu’en le faisant qu’on réduira l’influence et la présence des forces d’occupation civique.
La libération ne se limite pas seulement à l’occupation de l’espace civique autochtone par les agents civiques eux-mêmes, elle est la transformation totale de l’être afin de l’amener à prendre conscience qu’il est sa propre solution, et qu’autant que les autres, il est fait pour relever ses propres défis et ceux de sa communauté. Il a dont besoin de cultiver la confiance en lui-même en se convaincant à l’idée qu’il est capable d’histoire.
Franz Fanon se trompait en croyant que la fierté du Noir ou de l’africain ne sortirait qu’en présence du cadavre décomposé du Blanc. Ce n’est pas en tuant physiquement ou symboliquement le Blanc qu’on conquiert la confiance en soi-même. Mais plutôt, c’est en prenant conscience que les compétences transformées en pouvoirs civiques ont une puissance libératrice. Il ne s’agit plus d’attendre des autres, ou d’invoquer Dieu au lieu de travailler, il est question de se convaincre que grâce aux pouvoirs civiques et à la puissance qu’ils confèrent, on est autant que les autres responsables d’un monde à qui l’on doit tout et qui attend de nous, autant qu’il attend d’eux. Avec les autres, nous sommes les colocataires de ce monde où seuls les devoirs s’expriment et confèrent la notoriété à ceux qui disposent des pouvoirs civiques.




